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Les autres –

Ce travail explore l’identité des patients du centre psychiatrique D. à travers une photographie psychologique du geste.

Le geste objectif est inévitablement interprété et choisis. Il amène donc à une conclusion subjective de son analyse.

C’est pourquoi j’insiste sur une idée de rencontre partielle avec soi-même et non pas uniquement avec les autres.

La communication non-verbale a été rendue compte comme une matière riche et quasi infinie.

Le choix de la liberté comme traitement par le centre D. amène à ses patients une forme d’émancipation par l’expression.

La souffrance intérieure est toujours dérangeante aujourd’hui.

Je suis ce que je photographie.

[Extraits d’images et de textes] – Journal

Prémices

Janvier 2017: […] Je revis les mêmes situations. À croire que c’est une obsession. Je m’entoure de douleurs. Et si elle n’est pas, je la provoque. Elle peut toujours jaillir de quelque part. C’est rassurant.

Journal

16 septembre 2016: J’ai une heure de route devant moi. Je pense qu’elle est nécessaire avant d’arriver au centre D. Prendre l’autoroute me fait voir à quel point notre système est conçu pour la performance et la vitesse. Cette étendue de plat de béton me rappelle aussi combien notre société est profondément glaciale. Elle me fascine et me répugne. Ces routes empruntées par toutes les tranches d’âges ou classes sociales plus ou moins valides ont des directions diversement prédéterminées par ordre d’importance pour l’économie. Certaines routes, de plus en plus petites, s’éloignent pour mener à des endroits de plus en plus secrets, moins importants au regard du monde. Quand on arrive au centre D, endroit étrangement peu connu, on doit s’arrêter brutalement sur le bord d’une nationale limitée à 90km/h. Les passages de voitures ont une fréquence régulière d’en moyenne une voiture par secondes. Il est arrivé une fois qu’un patient s’échappe par la grille laissée involontairement ouverte et se fasse renverser. Il est décédé sur le coup et a servi de leçon aux autres. Aujourd’hui, celles et ceux ayant vécus cette expérience ont du tristement faire la conclusion que le monde en dehors des grilles est dangereux pour eux, La plupart sachant déjà à quel point les asiles psychiatriques étaient mauvais pour eux. Il n’y a de la place dans ce monde que pour les autres.

« Comportement asocial
Violation grave de règles établies.
Fraude, vol et délits divers.
Bagarre, intimidation, destruction des biens d’autrui.
Brutalité et cruauté physique envers des personnes et les animaux

Dépression
Variation de l’appétit, perte ou gain de poids sans raison apparente.
Manque d’intérêt envers des activités autrefois agréables.
Expression de tristesse, de désespoir, d’impuissance, d’incapacité
Fatigue extrême et troubles du sommeil.
Abandonner ses activités sportives ou culturelles
Pessimisme; perception morbide du monde.
Paroles ou pensées suicidaires.

Troubles de la pensée
Incapacité de se concentrer, ou de faire face à des problèmes minimes.
Propos absurdes. Diminution du raisonnement, de la mémoire et du jugement.
Usage de mots étranges ou d’un langage mal structuré.
Réponses à côté parfois incompréehensibles.
Peur et méfiance exagérées.

Troubles des émotions
Hostilité inhabituelle.
Indifférence.
Incapacité de pleurer ou pleurs continuels.
Impossibilité d’exprimer de la joie.
Rire incongru.

Changement de comportement
Hyperactivité ou inactivité, ou passage de l’une à l’autre.
Détérioration de l’hygiène personnelle et négligence de l’apparence.
Commettre des actes dangereux, agir avec imprudence.
Abus de stupéfiants, ou d’alcool.
Négligence en général.
Tentative de fuite par le déplacement physique: déménagements fréquents ou voyages en auto-stop.
Comportement étrange (regard fixe, posture anormale).
Susceptibilité inhabituelle aux bruits, lumières, couleurs ou vêtements.
Changement dans ses habitudes de sommeil et d’alimentation.

Troubles cognitifs et perceptuels
Désorientation dans le temps, l’espace, ou vis-à-vis la personne.
Incapacité de retrouver son chemin dans son environnement habituel.
Impossibilité de résoudre des problèmes courants.
Perte de mémoire relative à des évènements récents.
Incapacité de se laver et de se nourrir, incontinence urinaire et fécale. »

27 septembre 2016: Il parait que R serait resté deux jours complets jambes croisées à côté du cadavre de sa mère en attendant qu’elle se réveille. Quand il est arrivé ici, il ne savait pas marcher et restait dans cette position près des portes  où les passages étaient fréquents. Il a appris petit à petit à se remettre debout mais il tombe souvent ou est poussé par les autres et se blesse. Il ne parvient toujours pas à tendre complètement ses jambes. Il passe généralement son temps à récolter les chaussures des autres qu’il garde toute la journée et à chantonner des chansons pour enfants. Il n’a pas accès à la parole mais à la musique oui.

28 septembre 2016: Y a arrêté de me frapper. Le mois passé j’étais très méfiant de lui, il s’attaquait sans cesse à moi à cause de frustrations que personne ne pouvait comprendre.  Ce matin, je suis rentré en contact avec lui en l’imitant. Y a un besoin de toucher le menton puis le sexe des autres avec son index, et cela a des répetitions et fréquences variables.  Je lui ai tendu mon doigt et il m’a tendu son menton. Je l’ai touché comme il m’a touché. Il a fait de même, mais il reste gêné pour les fois suivantes. Malgré qu’il n’ait pas accès a la parole, il comprend tout ce que je lui dis. Je lui ai dit qu’il pouvait me toucher sans gène. Dorénavant, il ne s’en lasse pas.

septembre 2016: Avant de partir du centre, « madame » m’a offert ce cadeau qu’il m’a demandé d’ouvrir uniquement quand je serai dans ma voiture. Il est très rare que Madame cède à un objet qui lui appartient ou qu’il a trouvé, pour cela j’ai respecté son instruction. En rentrant dans ma voiture, je l’ai déplié pour découvrir ce qu’il m’avait réservé comme mot secret à l’intérieur. Il n’y avait rien. Juste un papier plié, vide, blanc.

Nous sommes ce que nous offrons.

Madame possède plusieurs identités en refusant son identité officielle. Il prend souvent des identités féminines et c’est pour cela qu’on le surnomme Madame. Lorsque les autres osent le nommer de son vrai prénom, il est prêt à tuer.  Il y a beaucoup d’erreurs à ne pas produire avec Madame, celle-là en est une. Ses instabilités identitaires s’exportent sur ses tenues vestimentaires. Il mélange toutes sortes d’habits qui pour lui ont chaque fois une identité bien précise et reconnaissable, comme par exemple une blouse de ménage ou une cravate. Quand il décide de rompre avec une identité ou de la remplacer, il déchire ou casse les habits et es objets associés à cette dernière. En bref, Madame n’a de personnalité qu’à travers les autres. Il a décidé de n’être personne et tout le monde à la fois.

Octobre 2016: Tout est noir autour et à l’intérieur. Ce qu’il reste n’est qu’une trace de l’effacement, l’abandon. Ils sont des trous noirs, créés par ce monde autodestructif. Leur souffrance est infinie. En réalité, c’est la mienne que je photographie. Je me questionne alors sur ce que je photographie. C’est à la fois tout pour moi, rien pour les autres. Le trou noir, c’est moi; pas eux.

Novembre 2016:

S. a été enfermée avec son frère P. dans une cave par leurs parents, tous les deux médecins de formation. Ils ont été maltraités tout le long de leur enfance.
 
S., comme les autres, souffre de son enveloppe corporelle. Elle n’en veut pas. Elle n’obéit ni à sa faim ni à ses besoins.
 
S. se rase la tête seule avec des lames de rasoirs et en laisse des cicatrices.
 
S. a une tendance « aléatoire » à vouloir s’enfuir mais sans direction précise. Elle doit être surveillée en permanence.
 
S. a une horloge interne désynchronisée avec le temps. Elle dort à des heures aléatoires.
 
S. ne semble pas éprouver d’attachement à quelconque personne, objet ou lieu.
 
S. me montre par des gestes qu’elle n’aime pas mon appareil photo. Parfois, quand je ne la regarde pas, je sens qu’elle m’observe.
 
S. aime la chaleur. La nuit, elle se colle aux radiateurs. Le jour, elle se met au soleil.
Novembre 2016:

Constats d’observation sur Y.

La douleur est dans le corps.
Les plaies la libèrent.
La seule consolation est dans la mutilation.
La protestation est dans le sang.
Le désespoir a élaboré la patience.
Le corps est un fardeau.

Novembre 2016:

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

04 décembre 2016:

H : les blessures sont devenu une sorte de peinture abstraite, une forme d’art de lui meme
c aussi une piste vers lequel tu tournes souvent, a photographier leur blessures, cicatrices.

A: Oui c’est vrai. Je trouve que c’est la face visible de leur blessures et leurs souffrances.

H: C’est une sorte d’empreinte comme ça, d’ou eux ils viennent, et une preuve pour nous qu’ils sont là aussi

A: qu’est ce qui est une emprunte ?

H: Leurs cicatrices

A: Je sais pas. je vois leur cicatrice juste comme une trace de vie
De rappel à la vie. Ils font ça pour se sentir exister.

H: mais a qui? a nous ou eux?

A: le principe de l’automutilation. Pour eux. C’est la peur de la mort. Cest un pradoxe typiquement humain. Ca prouve bien que la vie n’a pas le sens qu’on tente de lui donner.

H: Mais est ce que ces traces, rappelle a celui qui l’observe qu’il est réel et pas juste un fou? et que l’observateur peut compatir parce qu’on a une preuve dans notre forme de realité qu’il est vivant et qu’il ressent des choses?

A: C’est pour ça que je le photographie
Mais ça ne concerne que nous
Et je crois que c’est important ce que tu dis
Car le jugement morale de ce type d’image est bien incité par notre morale
Propre à « notre folie »
Pas la leur.

H: oui comme si leur peau était la séparation entre nous et eux.

A: Oui, on revient à l’importance de la chair.

H: Contact humain.
Douce caresse sur le visage de la petite fille.
Généralement je vois les gens comme ça.

10 décembre 2016:

Q . est un des plus jeunes du centre. Il vit dans le monde réel mais il n’adhère pas à lui. Il est impossible de l’approcher de plus d’un mètre que ce soit par l’imposition physique ou par le touché. Il déteste le contact. Il passe son temps à pousser des cris aléatoirement rythmiques qu’il tente d’écouter dans son propre corps en bouchant ses oreilles, ou en créant un écho sonore à l’aide de sa main devant sa bouche. Q. est aussi un des seuls à avoir encore des parents. Je les ai rencontrés, de loin, lors de la fête de Saint-Nicolas, grande fête pour les patients du centre. Ce jour-là j’ai compris que Si Q. perdait ses parents, il perdait tout.

Il a passé toute la soirée dans les bras de sa mère dans un coin de la pièce principale. Son père s’était mis devant eux pour les protéger des autres parfois un peu violents.  Q. lui prenait les mains pour se boucher ses oreilles, comme il le le fait habituellement avec les siennes. Q. ne supporte pas le bruit autre que le sien. Q. était extrêmement calme et doux avec elle. Je les ai longtemps observés et je pense avoir vécu une scène d’expérience humaine rare et intense.

Sur cette photo, Q (à droite) et sa mère (à gauche) semblent ne faire qu’un. Ils possèdent la même tête, mais les corps sont séparés, le tout dans un cadre étroit. Cette illusion d’optique porte une symbolique forte, mais ne peut malheureusement pas tout dire. S’il y avait une seule photographie que je devais retenir de mon travail, ce serait peut-être celle-là. C’est une capture de Q. dans son état le plus harmonieux et apaisé, chose extrêmement rare dans ce centre étreint de souffrances inguérissables.

3 janvier 2017:

Ce quatrième mur qui nous protège est une prison pour eux. Il y a la force de celui qui regarde et de celui qui montre. En dehors des mots, il y a les gestes. Les gestes sont forts quand ils sont donnés. Je suis donné à ce monde, et ce monde se donne à moi. Il faut pouvoir le recevoir tel qu’il est. La photographie nous plonge dans le monde réel, mais nous bloque à lui par son fait même. Je suis témoin de la réalité qu’à travers mes blessures. Mes blessures se rendent visible que grâce à la réalité. Sans le prétexte du réel, je ne suis plus rien. Juste une agonie, de plus.

13 Mars 2017:

Ce n’est pas comme ça que je les vois. C’est comme ça que je me vois. Je n’entends que ce que je veux écouter.

2016